LQJ-272
Le Quinzième Jour : La pauvreté ? C’est un terme que l’on entend assez peu… Christine Mahy : C’est vrai. Le terme est un peu nié, reje- té, banni. Sans doute parce que sa signification est peu valorisante. Parler de pauvreté, c’est un peu nous plonger dans la crise de 1929, cela paraît inapproprié, incongru dans notre société de consommation, presque embarras- sant et, dès lors, on utilise des mots comme “précarité”, “fragilité”, plus légers de prime abord. Et pourtant la pau- vreté – au sens de manquer d’un peu de tout, d’être privé de tout – existe ! Il ne s’agit d’ailleurs pas uniquement d’une absence de revenus, mais d’un problème plus global aux multiples facettes, qui inclut une privation matérielle, un manque de formation, de loisirs, des difficultés à se déplacer, à participer à la vie sociale, etc. LQJ : Quelle est la situation aujourd’hui ? Ch.M. : La situation est grave. Des études de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique montrent que plus d’un quart de la population belge (26,6% exactement) est exposée à un risque d’exclusion sociale. Et qu’un ménage sur cinq en Wallonie – 21%, soit plus de 2 millions de personnes – a des revenus inférieurs ou à peine égaux au seuil de pauvreté (1085 euros par mois pour une personne isolée, 2279 euros pour un ménage de deux adultes et deux enfants). 8% des Wallons sont dans la misère. Un phénomène qui touche aussi, et de plein fouet, les enfants. Selon l’Observatoire de la pauvreté, c’est encore pire dans la capitale : un tiers de la population bruxelloise vit sous le seuil de pauvreté. Si on élargit le point de vue en suivant l’institut Eurostat, près d’un quart de la population européenne est menacée de pauvreté. Cela concerne tout de même 113 millions de personnes… Objectivement, les conditions de vie sont très rudes. On assiste à une vraie violence envers les plus démunis que l’on ne veut pas voir et qui, surtout, ne doivent pas déran- ger. Certains auteurs parlent maintenant de “pauvropho- bie”. L’opinion publique est de plus en plus acquise au discours libéral ambiant et à son cortège de clichés : “si on veut, on peut”, “pour trouver un job, il suffit de traverser la rue”, etc. La réalité est que personne ne veut être pauvre. La réalité, c’est que de plus en plus de ménages sont démunis, de plus en plus de familles sont “sur le fil”, sans épargne ; au moindre coup dur, elles basculent. Même des familles dont les deux parents travaillent disposent de reve- nus trop faibles pour faire face aux besoins élémentaires et ont recours à l’aide alimentaire. Notre monde ne tourne plus rond. En ce début de XXI e siècle, on parle d’appauvris- sement, de “pauvreté durable”, des termes qui témoignent d’un véritable processus qui conduit à l’exclusion. Si on ne naît pas pauvre, on peut hélas le devenir parce que la socié- té ne protège plus suffisamment les citoyens. LQJ : La Sécurité sociale ne constitue-t-elle pas un filet de sécurité ? Ch.M. : Dans une certaine mesure, oui. Mais elle est vacil- lante. Depuis plusieurs années, on assiste à un “détrico- tage” des droits fondamentaux. Une population grandis- sante n’y a plus accès – droits à un logement correct, droits à l’éducation, à une vie de famille, etc. – faute de revenus suffisants. En outre, les gens méconnaissent leurs droits; certains ne savent même plus qu’ils en ont. Ils adoptent un comportement de frilosité, de “non-demande”, une sorte d’autocensure permanente. Le chômage auparavant était un droit lorsque l’on perdait son emploi. Maintenant, il va falloir le mériter. Le revenu d’intégration du CPAS ? Il est de plus en plus conditionné. Avant, notre système social veillait à ce que les individus ne soient jamais sans ressources. À l’heure actuelle, la garantie de disposer d’un minimum vital n’est plus assurée et, de surcroît, on reproche aux gens de “profiter” de leurs droits. On traque les fraudeurs, on croise les fichiers informatiques, on sanctionne, on exclut des gens de l’aide sociale. La fraude sociale est pourchassée bien davantage que la fraude fiscale, par exemple. LQJ : Quel est ce processus d’appauvrissement que vous décrivez ? Ch.M. : Les accidents, cela arrive dans la vie : lors d’une faillite d’entreprise, les travailleurs inscrits à l’Onem Secrétaire générale du Réseau wallon de la lutte contre la pauvreté, docteur honoris causa de l’université de Liège, Christine Mahy était l’invitée de la Maison des sciences de l’homme le 10 octobre dernier. L’occasion d’une rencontre avec une dame qui ne mâche pas ses mots. ENTRETIEN PATRICIA JANSSENS – PHOTOS JEAN-LOUIS WERTZ janvier-avril 2019 / 272 ULiège www.uliege.be/LQJ 7 l’opinion
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