LQJ-272
L ’Armistice de la Grande Guerre signée le 11 novembre 1918 à 11 heures fut suivi, deux mois plus tard, par la conférence de la Paix qui débute à Paris le 18 janvier 1919. Celle-ci rassemble des centaines de diplomates et d’hommes politiques réunis autour des grandes puissances alliées – France, Grande-Bretagne, États-Unis, Italie et Japon – pour y décider, entre autres, du sort de l’Alle- magne, de ses alliés, et des réparations qui leur seraient réclamées. Les travaux de cette conférence mènent à la conclusion de cinq traités 2 signés chacun dans un château de la banlieue parisienne. Le plus célèbre de ces traités demeure celui de Versailles, signé dans la galerie des Glaces le 28 juin 1919, et que l’Allemagne, tenue respon- sable de “toutes les pertes et de tous les dommages que les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux ont subi en conséquence de la guerre”, devra accepter sans avoir été partie prenante aux discussions. REVENDICATIONS Ouvrant la voie à la Société des nations et à l’Organisation internationale du travail, le traité de Versailles entre en vigueur après sa ratification le 10 janvier 1920 et réorga- nise la carte de l’Europe. La Belgique pose d’emblée des revendications économiques, financières et territoriales. Économiques parce que le pays, à moitié en ruines, est sorti exsangue du conflit et de la retraite de l’occupant. La délégation belge à Versailles compte bien obtenir de l’Alle- magne des réparations de guerre considérables qui aide- ront “la Belgique martyre ” à financer sa reconstruction, à relancer ses marchés et à rembourser ses emprunts. Des revendications financières ensuite, puisque le Trésor belge possède, à côté du franc, plusieurs milliards de marks allemands qui ont été en circulation durant l’occu- pation. La diplomatie belge attend du traité de Versailles qu’il enjoigne l’occupant à rembourser en or l’ensemble de ces marks. Des revendications territoriales enfin : ins- pirées par l’idée d’une “Grande Belgique”, certaines élites imaginent les frontières du pays incluant désormais non seulement l’embouchure de l’Escaut mais aussi l’ensemble des territoires (plus tard perdus) de la Belgique de 1830 : le Limbourg néerlandais, le Grand-Duché de Luxembourg et une part de la Rhénanie. « À Versailles, les grandes puissances mettent toutefois des freins importants aux revendications économiques et financières belges, tempère Christoph Brüll, historien aux universités de Liège et du Luxembourg. Ces questions deviennent, dans les années 1920, des problèmes bilaté- raux belgo-allemands dont la Belgique n’obtiendra en fin de compte pas grand-chose. Quant aux revendications territoriales, elles connaissent un sort à peine plus heu- reux : le projet d’annexion du Luxembourg, du Limbourg néerlandais et de l’embouchure de l’Escaut – qui restera une pomme de discorde entre la Belgique et les Pays-Bas dans les années 1920 – est immédiatement rejeté par les Alliés, et l’on finit par ne plus négocier que la question de l’annexion de territoires allemands. » CANTONS RÉDIMÉS À Versailles, la Commission aux affaires germano-belges, où la Belgique n’est elle-même pas représentée, est char- gée d’examiner la revendication belge d’intégrer d’une part “la Wallonie prussienne” – où vit depuis 1815, autour de Malmedy et de Waimes, une minorité d’environ 10 000 habitants faisant partie d’une circonscription ( Kreis ) du royaume de Prusse – et d’autre part le Kreis d’Eupen ainsi que le petit territoire de Moresnet-Neutre (aujourd’hui La Calamine). Présidée par André Tardieu, qui devien- dra premier ministre en France une décennie plus tard, « la Commission accorde une importance décisive aux arguments stratégiques et économiques lorsqu’elle se prononce, dans les articles 32-34 du traité de Versailles, en faveur de ces annexions, souligne Christoph Brüll. Moresnet-Neutre est en effet alors connue pour ses res- sources minières ». Et le Kreis de Malmedy, tout entier rattaché à la Belgique, intégre l’important camp militaire d’Elsenborn. « Pourtant, poursuit le chercheur, s’ils admettent le besoin de dédommager territorialement la Belgique, qui obtient par ailleurs un mandat sur les colonies allemandes du Rwanda et du Burundi, les membres britanniques et amé- ricains siégeant dans la Commission n’ignorent pas que les populations concernées ne sont pas du tout enclines à devenir belges. » Cherchant à concilier ce maigre dédom- magement à la Belgique avec le principe d’auto-détermi- nation des peuples cher au président Woodrow Wilson, la Commission consent à l’annexion de ces territoires, mais ordonne l’organisation d’une consultation populaire d’une durée de six mois, qui procurerait aux populations de ces régions l’opportunité de marquer leur volonté de demeu- rer, en tout ou en partie, sous souveraineté allemande. Le 15 septembre 1919, la région d’Eupen-Malmedy est 1 “Une ancienne terre belge habitée par des Nouveaux Belges ? L’annexion et l’intégration des cantons de l’Est à la Belgique”, in Pierre Lierneux et Natasja Peeters (dir.), Au-Delà de la Grande Guerre. La Belgique 1918-1928 , Racine, Bruxelles, septembre 2018 2 Traités étudiés par ailleurs dans le même volume par la Pr Catherine Lanneau, du département des sciences historiques, ULiège. janvier-avril 2019 / 272 ULiège www.uliege.be/LQJ 75 futur antérieur
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