Espace de rencontre et d'analyse

Le contenu culturel à l’ère du numérique : vers une nouvelle politique publique


Dans Recherche Citoyenneté Culture

Récemment, l’Université de Liège a accueilli un colloque international consacré à l’analyse du contenu culturel à l’ère du numérique, avec le projet de créer un espace de rencontre entre scientifiques et acteurs de terrain et de développer une communauté scientifique internationale interdisciplinaire qui réfléchisse aux enjeux économiques, politiques, éthiques, sociaux, juridiques et culturels de manière à proposer de nouveaux modèles de politiques publiques. Différentes pistes sont suivies. Le colloque organisé à l’ULiège par Antonios Vlassis (Center for International Relations Studies), aura un second volet le 06 décembre 2018 à l’Université du Québec à Montréal. 

Partout dans le monde, les milieux culturels perçoivent un important déséquilibre entre la proportion des contenus locaux et l'offre abondante de contenus étrangers dans les catalogues des plateformes en ligne, en particulier celles proposant des services de streaming musical et audiovisuel. L’hégémonie des grandes plateformes (Netflix, Amazon, Google, Facebook, Appel, Deezer, Spotify, Itunes…) conduit à une forte concentration de la distribution en ligne, régie par des algorithmes sensibles aux préférences de chacun des utilisateurs et induit une menace d’homogénéisation.

La découvrabilité des produits culturels numériques sur les grandes plateformes transnationales est fonction de l’importance de la présence de tel ou tel type de produit, de sa visibilité dans le catalogue, mais aussi des recommandations personnalisées gérées par les algorithmes.

Ne répondre qu’aux seuls souhaits du consommateur, ne lui proposer que des contenus en lien avec son comportement induit une menace importante pour la diversité du net. En matière d’information également, il est nécessaire de présenter aux consommateurs des informations et opinions venant de sources diversifiées plutôt que de ne lui proposer que des sujets exprimant toujours la même tendance politique que ceux qu’il consulte généralement.  En forçant le trait, on peut imaginer le risque que les journalistes soient soumis à ces algorithmes pour la rédaction même de leurs articles.

Dans différents pays du monde (certes pas tous), on débat de l’opportunité d’agir sur ces algorithmes et le cas échéant des modalités d’une certaine régulation par l’État du contenu en ligne. Différentes stratégies sont envisagées : imposer la présence de contenus locaux et régionaux et leur visibilité, jouer sur la fiscalité, mettre en place des mécanismes de soutien à la création régionale...

L’Europe, pour sa part, a défini dans la directive sur les services médias audiovisuels de 2007, révisée en 2018, les conditions de circulation des produits culturels dans ses États membres. La directive impose un quota de 30 % d’œuvres européennes dans les catalogues en ligne et exige que les plateformes de vidéo à la demande, telles que Netflix ou Amazon Video, contribuent au financement de la production audiovisuelle nationale/européenne. Mais dans le contexte numérique, le grand enjeu sera l’application et le suivi de cette directive.

Le système de rémunération mis en place semble conçu pour favoriser les majors. La rémunération des artistes reste très faible. Avec le téléchargement, le droit d’auteur est mis à mal au niveau mondial. La rémunération des auteurs est difficile, les systèmes comme les blockchains et des smart contracts qui tentent de résoudre ce problème se heurtent à d’importantes difficultés techniques et juridiques. L’autorité publique pourrait jouer là un rôle important dans l’intérêt du plus grand nombre en scellant des accords internationaux établissant un registre unique de copyrights, un standard technologique, un corpus législatif international…

Face à l’hégémonie des grandes plateformes mondiales, les pouvoirs publics commencent à soutenir d’autres plateformes, infiniment plus petites, nationales ou régionales, qui n’ambitionnent pas de concurrencer les majors, mais tentent de trouver une place sur le marché en se différenciant par des produits de niche, une éthique particulière, ou une intermédiation humaine et pas algorithmique.

D’autres cultures sont presque totalement absentes du net, en raison de la fracture numérique. Internet est encore très cher en Afrique, les connexions sont lentes et aléatoires, l’équipement et la formation manquent. Dans un contexte où la santé et l’éducation posent d’immenses problèmes, les autorités publiques ne peuvent accorder de financement à la numérisation et la diffusion de contenus culturels.

Quel que soit le modèle de politique publique à adopter pour une réglementation, les États doivent faire face à une forte opposition. Il est possible de résister aux pressions du marché, mais pour cela, il faut créer une nouvelle dynamique du partage des valeurs.

Avec cette première rencontre, c'est un nouveau groupe de travail qui se crée, qui réunit des experts de la communauté scientifique internationale et des acteurs de terrain, avec comme seul objectif la préservation de la diversité du net.

Intrevenants1
Quelques-uns des intervenants. De G à D : Luis Albornoz, André Lange, Antonios Vlassis, Destiny Tchéhouali, Michel Gyory, Guy Philippe Wells. Photos GRE Liège ©Dominique Houcmant - Goldo
Intervenants3
Quelques-uns des intervenants. De G à D : Louis Wiart, Nicolas Neysen, Olivier Thuillas, Komi Ati, Gabriela Molina, Giacomo Mazzone. Quelques-uns des intervenants. Photos GRE Liège ©Dominique Houcmant - Goldo

 


Antonios Vlassis est chercheur FNRS au Center for International Relations Studies (CEFIR) de l’ULiège. En 2015, il a publie aux Presses Universitaires de Liège un ouvrage intitulé  Gouvernance mondiale et culture. De l’exception à la diversité  dans lequel analyse le processus de la construction politique d’un cadre normatif comme celui de la Convention sur la diversité des expressions culturelles et il s’interroge sur les facteurs qui ont contribué au passage de l’exception culturelle à la diversité culturelle et à la nécessité de la mise en place d’un instrument international majeur dans la gouvernance mondiale de la culture.

Partagez cette news