Sortie de presse

S'engager dans un atelier-théâtre

À la recherche du sens de l'expérience


Dans Recherche

Dans cet ouvrage issu de ses recherches doctorales, la sociologue Rachel Brahy propose un examen approfondi des étapes créatives en atelier-théâtre et interroge ainsi la dimension politique contemporaine du théâtre-action.

Le théâtre-action est un secteur de l’art dramatique professionnel. Son objectif est de réaliser une création collective en atelier, originale et de nature théâtrale, où les participants sont tout autant les auteurs et les acteurs de la pièce. Ces compagnies travaillent selon un processus d’ateliers-théâtres où le groupe de participants est assisté par un comédien-animateur, qui veille à la transmission du message et propose la dramaturgie qu’il peut recevoir. On observe dans l’affinage critique et politique propre à l’atelier-théâtre un mouvement permanent de va-et-vient et d’aller-retour entre une forme esthétique parlante pour tous et un point de vue issu d’une expérience particulière.

Historiquement, le théâtre-action s’est constitué au creux d’une vague très militante, dans les années 70. On allait alors à la rencontre du monde ouvrier. Associé à une visée quelque peu révolutionnaire, il se pratiquait souvent avec des groupes préexistants comme des organisations syndicales, des mouvements ouvriers, mouvements féministes… Dans les années 80 et 90, la société a subi de grands bouleversements, notamment en raison de la montée du néolibéralisme et des politiques d’activation de tout un chacun. Ce qui a fortement impacté le théâtre-action.

Aujourd’hui, il se définit donc différemment. Le public de participants s’est considérablement élargi. On tente de faire entrer dans la démarche des objectifs d’insertion sociale, de mise en projet des participants, au grand dam des comédiens-animateurs de la première heure, qui tentent d’en préserver l’essence ainsi que la liberté dans leurs pratiques.

Ses missions sont désormais précisées dans un arrêté de 2005 de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la principale étant « le développement avec des personnes socialement ou culturellement défavorisées de pratiques théâtrales visant à renforcer leurs moyens d’expression, leur capacité de création et leur implication active dans les débats de société. »

Dans l’enquête sociologique qu’elle a menée auprès des 20 compagnies reconnues par la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rachel Brahy a souvent entendu les comédiens-animateurs expliquer, avec un brin de nostalgie, le tournant que le théâtre-action a subi. Désormais les liens avec les structures syndicales ou militantes sont distendus.  Les participants sont aujourd’hui toutes sortes de personnes perdues, blessées, violentées par le système. Le théâtre-action serait-il ainsi passé, comme l’évoque l’auteure, des usines au CPAS ?  Et, en aurait-il pour autant perdu sa dimension politique ?

L’observation minutieuse des ateliers, leur mode de fonctionnement, le rôle des comédiens-animateurs, a permis à Rachel Brahy de caractériser la dimension politique contemporaine du théâtre-action.  En interrogeant les circonstances de l’entrée en ateliers, les dispositifs d’insertion, le travail d’expression, la construction du récit commun, toutes les étapes de création et de représentation, elle met en évidence le processus de politisation actuel.

Quelles que soient les méthodes utilisées,  on constate que l’animateur, dans un dialogue permanent, renforce et conscientise les participants sur le contenu politique de leurs improvisations et du spectacle. Si le matériau est bien apporté par les participants, le comédien-animateur s’en empare et veille à ce que l’instrument théâtre les protège de l’exposition de leur vie intime. Le spectacle s’apparente bien à une fiction artistique qui transmet un message, que le comédien-animateur doit rendre audible aux spectateurs tout en suscitant la réflexion des participants sur leurs propres propos.  

Sur le plan de la théorie sociologique, l’analyse du théâtre-action à partir de la notion de régimes d’engagements décrits par Laurent Thévenot a conduit Rachel Brahy à proposer une quatrième forme d’engagement. Laurent Thévenot distingue en effet trois formes d’agir en société : l’agir en familiarité, en routine ; l’agir en plan projeté, stratégique ; et l’agir en justification, par argumentation. Le politique est bien sûr principalement logé dans l’agir de la justification. Or l’atelier-théâtre montre qu’il y a une autre forme d’agir en présence, à travers le collectif : un agir esthétique ou sensible, où on est relié aux autres par la recherche de liens corporels dans un rapport inédit au collectif et à soi-même. Le processus de création collective comporte une dimension politique qui se fonde davantage sur du ressenti, des éléments presque intimes.

Si le théâtre-action a fortement évolué depuis les années 70, il conserve une dimension éminemment politique. La démarche ressortit d’un principe militant qui vise à rechercher une alternative par rapport à ce qui est proposé dans la plupart des autres situations d’interactions sociales.  Ainsi, le théâtre-action produit une forme particulière de critique qui se vit, en deça des discours, dans l’actualité d’un dispositif certes éphémère, mais néanmoins bien « présent ».

 

À propos de l'auteure

Coordinatrice scientifique de la Maison des Sciences de l’Homme (Université de Liège) depuis sa création (2013), Rachel Brahy est docteure en sciences politiques et sociales de l’Université de Liège (2012). Alors que sa thèse portait sur le théâtre-action, ses travaux actuels de recherche (PDR-FNRS) se déploient autour d’une socio-anthropologie de l’expérience et d’une sociologie des espaces publics, avec pour objets privilégiés les politiques sociales, culturelles et de la ville. Rachel Brahy enseigne à la faculté des Sciences Sociales (Université de Liège). Elle siège, par ailleurs, comme membre du Conseil scientifique de l’observatoire des politiques culturelles (FWB) et est membre du Groupe de Recherche sur l'Action Publique (GRAP) à l'Université Libre de Bruxelles.

 

À propos de l'ouvrage

Rachel Brahy, avec la collaboration de Laurent Biot, S'engager dans un atelier-théâtre. À la recherche d'un sens de l'expérience, Éditions du Cerisier, Coll. Place publique, 2019, 240 p., 16€. ISBN : 978-2-87267-217-2

Brahy

Partagez cette news