COVID-19 & Confinement : opinion

Logopédie à distance : l’heure du grand saut ?

Le confinement pousse les logopèdes à réinventer leur pratique


En cette période de confinement, avec les écoles à l’arrêt et les consultations en cabinets médicaux globalement suspendues, la question du suivi en logopédie se pose pour de nombreux patients. Quelle continuité proposer, sachant que certains acquis risquent de se perdre en cas de suspension des thérapies ?

Le point avec Christelle Maillart, professeure en Logopédie, qui attendait impatiemment le positionnement de l’INAMI quant à la télépratique. Selon elle, l’adaptation et la remise en question des praticiens en cette période de crise pourrait être une opportunité d’explorer de nouvelles modalités de consultations à distance, jusqu’ici peu utilisées chez nous.

 

Depuis le début du confinement, la situation des logopèdes en Belgique était dans le flou. Mais l’INAMI vient de se positionner. Quelle est votre réaction ?

Ce vendredi 3 avril, le cabinet de Maggie De Block a pris des mesures exceptionnelles pour assurer la continuité des soins dans une série de disciplines médicales - dont la logopédie - via la télépratique, soit le suivi thérapeutique à distance s’appuyant sur des outils numériques. L’INAMI assure donc désormais les remboursements même pour des séances prenant d’autres formes que le présentiel.

La télépratique, soit de la consultation par ordinateurs interposés ? Que sait-on de l’efficacité de telles méthodes ?

Des pays comme le Canada ou l’Australie, où les distances immenses freinent les possibilités de se voir facilement, pratiquent la logopédie en téléconsultation depuis plusieurs années. Nous bénéficions donc déjà de leur recul et d’études montrant l’efficacité de ces modalités. Il apparaît clairement que les modalités importent peu (présentiel ou télépratique), chaque méthode étant surtout plus efficace que l’absence de prise en charge. Par ailleurs, dès le début du confinement, la France et le Luxembourg ont été très dynamiques sur ces questions. Nous échangeons donc avec plusieurs consoeurs et confrères ! Le point crucial, c’est qu’il faut que le patient reste dans un « engagement actif » durant la séance à distance. De plus en plus d’outils le permettent - visioconférences de qualité, prise de contrôle du clavier à distance, vidéos, animations... Il apparaît également que de nombreux enfants maîtrisent très rapidement ces techniques et font preuve de fierté, d’adaptation, d’autonomie face à ces outils.

Qui sont les patients en logopédies ?

La logopédie recouvre beaucoup de domaines : troubles de la communication et du langage (dus parfois à des handicaps) pour lesquels le suivi peut débuter dès la première année de vie, troubles de l’apprentissage touchant des enfants du primaire et secondaire, troubles liés à la surdité ou la voix, troubles entraînés par des incidents de santé (comme les AVC chez les adultes). Les patients en logopédie ne constituent pas un public homogène ; les traitements et réponses à leur apporter doivent être variées, en ce compris dans l’optique d’un développement potentiel de la télépratique.

Que se passe-t-il concrètement à la CPLU – Clinique psychologique et logopédique de l’Université de Liège ?

L’accueil de cette décision ministérielle a été plutôt positif et enthousiaste, même si cela génère aussi de l’anxiété, bien entendu. Nous réfléchissons, travaillons sur ces interventions de télépratiques, nous apprenons énormément de nos confrères à l‘étranger. Du côté des patients, nous sentons de la demande. Certain·e·s logopèdes avaient d’ailleurs déjà commencé le suivi à distance de manière bénévole. Globalement, les retours sont plutôt très motivants.

Votre particularité, à l’ULiège, c’est de former des logopèdes, en parallèle à vos activités cliniques et de recherche. Qu’en est-il des stages, à l’arrêt également ?

C’est un autre enjeu de ce confinement : les stages sur le terrain sont suspendus, ce qui est tout à fait inconfortable pour les étudiants en Logopédie qui ont des obligations légales d’heures de stages pour valider leur diplôme. On travaille à « rouvrir les stages » via la télépratique – ce qui implique dans le même temps de former les maîtres de stages ! La téléconsultation ouvre d’ailleurs une belle possibilité, celle de « voir » davantage nos étudiants sur le terrain.

Pensez-vous que les logopèdes belges vont se lancer dès maintenant dans le suivi à distance ?

Tous les logopèdes vont-ils pouvoir le faire ? Non, sans doute. Cela va dépendre du type de patients. Pour une partie de ces derniers, cela ne fonctionnera pas. On est ici en situation de crise, non préparée. Or la télépratique exige une préparation spécifique. Et puis en confinement, de nombreux professionnels sont confrontés à la difficulté de télétravailler en présence de leur(s) enfant(s)...

Et après le confinement ?

C’est pour le moyen et long terme que cette période de crise, qui nous oblige à nous réinventer dans nos pratiques, est intéressante. Nous sommes face à un très beau défi, à une émulation. Ce cadre de pratique à distance est défini comme temporaire mais on espère qu’il pourra durer et apporter une structure solide à des initiatives prises jusqu’ici. Des formules hybrides très efficaces pourraient se développer.

2018-FacPsy Christelle-Maillart S-350 Christelle Maillart est professeure ordinaire au sein de la Faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’Éducation. Elle préside le département de logopédie et dirige l’ Unité de Recherche Enfances dont l’objectif est de poser des regards croisés sur l'enfant, son développement, son entourage et ses milieux de vie.

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