COVID-19 & confinement : opinion

Coronavirus : la situation dans les prisons

La crise met en exergue la défaillance de notre politique carcérale


Quelle est la situation actuelle dans les prisons ? En cette période de confinement, qu’en est-il des détenus, plus fragiles d’un point de vue sanitaire et psychologique, et donc aussi plus vulnérables en temps de pandémie ?

Interview de Vincent Seron, professeur à la Faculté de Droit, de Science politique et de Criminologie de l'Université de Liège, spécialisé notamment dans les questions relatives aux prisons et à l’emprisonnement.

 

Quelle est la situation actuelle dans les prisons ?

La surpopulation dans les prisons belges est un problème récurrent, majeur aujourd’hui. Cela fait plusieurs années que de multiples rapports, articles et autres analyses tirent la sonnette d’alarme sur cette situation qui, sur le terrain est à géométrie variable. À Andenne, à Leuze-en-Hainaut, à Marneffe, par exemple, le nombre de détenus ne dépasse pas la capacité d’accueil ; par contre dans les maisons d’arrêt comme Lantin ou Namur, le taux de surpopulation peut atteindre 30 voire 40%.
Dans l’idéal, tout détenu devrait pourvoir prétendre à un encellulement individuel. Mais la capacité des établissements pénitentiaires est clairement insuffisante et les détenus sont très souvent, dans de nombreuses prisons, deux dans une cellule, parfois trois (à leur demande). L’an dernier des normes relatives à l’espace vital par détenu ont été publiées mais un délai est prévu pour l’application de la directive…jusqu’en 2039 !

Et du côté du personnel d’encadrement ?

Le manque d’espace se double d’un déficit d’encadrement. Alors que la courbe du nombre de détenus augmente au fil des ans, celle du personnel affecté dans les prisons suit un mouvement contraire. Le plan de rationalisation de 2016, notamment, a généré une diminution du nombre de surveillants ainsi que l’amenuisement du personnel médical et psycho-social. À Lantin, par exemple, le staff médical (médecins, infirmières, dentistes…) comptait, fin 2019, 16 personnes (ETP) pour 931 détenus. Cela peut paraître beaucoup, mais il faut savoir que, globalement, les détenus sont en moins bonne santé que la population hors les murs, et que dès lors, la demande de soins est plus fréquente. Les détenus, plus fragiles d’un point de vue sanitaire et psychologique, sont donc aussi plus vulnérables en temps de pandémie. Sans compter qu’aujourd’hui, de nombreuses règles élémentaires d’hygiène ne sont pas en mesure d’être respectées, d’autant plus au sein des établissements surpeuplés.

Comment les administrations ont-elles réagi face au coronavirus ?

Depuis le 13 mars et le début des mesures de confinement, les établissements ont d’abord limité drastiquement le nombre de visites (sauf avocats, magistrats, par exemple ) et réduit les promenades des détenus dans les préaux. Avec raison semble-t-il, puisque seuls quatre cas avérés de contamination sont attestés aujourd’hui. Les personnes ont été transférées, l’une dans un hôpital de Bruxelles, les autres dans une section hospitalière de la prison de Bruges. Par ailleurs on sait que 53 détenus “entrants” suspectés d’être malades, ont été, par précaution, isolés au sein même de la prison.
Les détenus sont donc, plus que d’habitude encore, coupés du monde. Heureusement (mais c’est l’arbre qui cache la forêt), ils ont depuis peu accès à un téléphone en cellule et l’administration leur a offert à chacun un crédit de 20 euros pour compenser l’absence de visites. Ils peuvent parler avec leur famille (mais pas recevoir d’appels) : c’est leur seul moyen de communication… limité puisque, le travail en prison étant à l’arrêt, beaucoup n’ont pas de quoi alimenter le compte téléphone.

L’isolement ne constitue-il pas une protection à l’égard du coronavirus ?

C’est partiellement vrai puisque le personnel, lui, continue de vivre à l’extérieur, ce qui n’est pas sans risque malgré les précautions prises. Telle qu’elle, la situation commence à ressembler à une cocotte-minute et quelques mouvements de contestation (parfois violents) ont déjà eu lieu à Marche-en-Famenne, à Jamioulx, à Lantin.
La crise du coronavirus met en exergue – une fois encore – la défaillance de notre politique carcérale. La surpopulation endémique dans les pénitenciers et le manque de moyens alloués expliquent la fragilité d’un système à qui on demande aujourd’hui, et sans moyens humains et matériels supplémentaires, de veiller à la sécurité du personnel et au bien-être des détenus tout en faisant face à la pandémie. Espérons que le Covid-19, demain, soit l’étincelle qui fasse réagir.

Vincent-Seron-082m houet-ulg - sujetprix patrimoine1Agrégé de Faculté au département de Criminologie, Vincent Seron est l’auteur d’un rapport d’expertise sur la prison de Lantin (février 2020)

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