COVID-19 et confinement : opinion

Sommeil, fatigue, mémoire : l'impact du confinement

Comment la crise bouscule-t-elle ces fonctions essentielles ?


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Quel est l’impact de cette situation inédite sur nos habitudes de sommeil, sur notre fatigue mentale, sur les souvenirs que nous créons ?

Christina Schmidt et Fabienne Collette sont chercheuses en Psychologie et travaillent au GIGA-Centre de Recherches du Cyclotron de l’Université de Liège. Elles ont lancé, avec leurs collègues Christine Bastin et Sylvie Willems, une large enquête en ligne (lien sous l'article) pour comprendre l’influence de cette crise et de notre ressenti sur trois piliers du quotidien : le sommeil, la fatigue et la mémoire.

Interview croisée.

 

Sommeil, fatigue, mémoire : voilà sur quoi porte l’enquête en ligne, toujours accessible, que vous avez lancée en cette situation inédite de confinement. Pourquoi une telle recherche ?

Christina Schmidt : D'ordinaire, nous sommes exposés à de nombreuses stimulations au quotidien et à des liens socio-professionnels relativement serrés. La situation de confinement que nous traversons est inédite et modifie notre mode de vie. En particulier, la flexibilité ou les contraintes supplémentaires dans les horaires de travail (en fonction du métier) peuvent directement affecter notre rythme de veille-sommeil et la fatigue qu'on ressent au quotidien. Par ailleurs, la dimension émotionnelle forte de la crise sanitaire peut modifier la création de souvenirs autobiographiques. Au travers d'une enquête en ligne, nous examinerons comment ces dimensions sont modifiées par la situation actuelle de confinement et comment elles interagissent (par exemple, relation entre le sommeil et la consolidation des souvenirs, impact d'une mauvaise nuit de sommeil sur la fatigue cognitive).

Fabienne Collette : Récolter de telles données nous permettra de mieux comprendre notre fonctionnement cognitif mais aussi de contribuer à anticiper davantage les impacts psychologiques sur la population, si une situation de confinement devait à nouveau avoir lieu dans le futur. D’ailleurs, de très nombreux chercheurs de tous pays se penchent en ce moment sur ce type de questions.

Les jours se ressemblent, les horaires ont tendance à être flous : en quoi cela joue-t-il sur nos nuits ?

Christina Schmidt : Comment les horaires professionnels « de confinement » de toute une série de personnes impactent-ils sur leur rythme de sommeil ? De façon générale, on sait que plus on dort de manière à être en lien avec son propre rythme biologique, mieux on récupère. On pourrait se dire qu’après une première période d’adaptation au confinement au cours de laquelle on a « appris » à gérer la situation et à mettre en place des fonctionnements adéquats, chacun·e a basculé vers un horaire veille-sommeil correspondant à ses besoins personnels, donnant donc le sentiment d’un sommeil de qualité, avec un rythme endogène qui lui correspond ! Une personne « du soir » n’aurait donc plus de souci à concilier des couchers tardifs avec des grasses matinées puisqu’elle peut décaler son temps de travail. Cela, c’est la théorie.

Ce que nous voulons comprendre, c’est comment les « donneurs de temps externes » (c’est-à-dire les contraintes) rythment réellement notre confinement. Il y a bien sûr la lumière du jour, le réveil-matin, les horaires ou non de (télé)travail, la gestion familiale,… Quand ces donneurs de temps s’affaiblissent, notre horloge interne a plus de difficultés à se synchroniser avec le temps « réel », ce qui peut de nouveau affecter indirectement notre qualité de sommeil.

Comment se fait-il que le sentiment de fatigue semble particulièrement fort en cette période ?

Fabienne Collette : Il est assez fréquent pour l’instant d’entendre dire « je me sens tellement fatigué alors que je ne fais rien de physiquement éprouvant ». En fait à côté du phénomène de fatigue physique qui va facilement être identifié (après du sport, par exemple) existe également un phénomène de fatigue mentale (devoir rester concentré longtemps sur une tâche bien spécifique, par exemple) auquel nous prêtons souvent moins attention. C’est tout à fait normal de ressentir un peu de fatigue cognitive au quotidien. Mais si toutes les ressources mentales sont épuisées, cela devient alors problématique, avec un risque de basculement vers le burn-out. La vie actuelle d’hyperstimulation (hors confinement !) est susceptible d’amener cela…

En confinement, toutes nos habitudes sont bouleversées. Alors qu’au début, on a peut-être pensé avoir enfin du temps pour soi, nous voyons que c’est plutôt l’inverse et qu’un ensemble de tâches, de préoccupations et d’adaptations – au rang desquels figurent évidemment le télétravail et la gestion familiale – mobilisent énormément d’énergie mentale car elles différent de notre façon habituelle de fonctionner. Cet enfermement demande énormément de ressources et le cerveau s’en trouve fatigué. D’où l’importance de bien dormir pour récupérer.

Qu’en est-il, en outre, du stress et de l’anxiété ?

Christina Schmidt : Le stress, l’anxiété, l’incertitude face à l’avenir comptent parmi les grands influenceurs du sommeil puisqu’ils peuvent provoquer des insomnies et donc un sommeil de moindre qualité. La sédentarité joue aussi sur la qualité du sommeil, qui sera plus profond grâce à l’activité physique. Il y a tout un cocktail de situations qui peuvent agir.

Fabienne Collette : Ce fond d’anxiété latente, qui pourrait connaître une deuxième vague avec les questions liées au déconfinement, puise également dans nos ressources cognitives. Pour le moment, il est probable que beaucoup de personnes tiennent le coup car elles n’ont pas le choix et s’épuisent pour gérer au mieux la situation. Quid de la reprise ensuite ? Les vacances seront les bienvenues pour nous permettre de récupérer de la surcharge mentale induite par le confinement.

La question des souvenirs est également l’un des axes de votre recherche. Pourquoi ?

Fabienne Collette : Les souvenirs et la mémoire sont ce qui nous définit en tant qu’individu appartenant à un groupe social. L’environnement de vie a fondamentalement changé avec le confinement. Or les souvenirs naissent des interactions entre personnes et de la variété des situations vécues. Ici, nous sommes globalement dans le même espace avec les mêmes personnes (ou seul·e), vivant des journées souvent identiques et obtenant des informations venant des médias ou des réseaux sociaux, mais beaucoup moins qu’auparavant d’interlocuteurs directs. Dans quelle mesure ce contexte « figé » va-t-il influencer la création de souvenirs ? Seront-ils vivaces ? Chargés en intensité affective ? Dotés de détails ? Quel sera le lien entre les caractéristiques de ces souvenirs et notre sentiment de bien-être ?

L'occasion de rappeler quelques conseils de base pour gérer au mieux la situation ?

Fabienne Collette : Il importe de bien séparer le travail et la vie privée, même si tout se déroule sur le même lieu. L'idéal est de se créer des repères et un rythme, sans décaler son horaire de sommeil. Il fait veiller aussi à bien s'arrêter dans ses tâches pour manger. Et comme c'est la lumière naturelle qui induit le mieux le cycle veille-sommeil, le fait de sortir et de s'aérer - dans le respect des règles de confinement - permettra de conserver un meilleur équilibre. Le point positif : le printemps nous aide !


Cette enquête portant sur l'impact du confinement sur le sommeil, la fatigue, la mémoire, les souvenirs est ouverte à toutes et tous. Merci pour votre précieuse participation !

PARTICIPer à l'enquête

C. SchmidtChristina Schmidt est chercheuse qualifiée FNRS et travaille au Centre de recherche GIGA CRC In vivo Imaging de l’Université de Liège. Elle est membre de l’Unité de recherche PsyNCog de la Faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’Éducation, où les chercheurs mènent une approche multidisciplinaire de l'étude de la cognition humaine. Christina Schmidt est spécialisée en neuroscience cognitive et analyse plus particulièrement l’impact du cycle veille-sommeil sur le vieillissement cognitif.

F. Collette Fabienne Collette est directrice de recherche et travaille au Centre de recherche GIGA CRC In vivo Imaging de l’Université de Liège. Elle est membre de l’Unité de recherche PsyNCog de la Faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’Éducation, où les chercheurs mènent une approche multidisciplinaire de l'étude de la cognition humaine. Fabienne Collette est spécialisée en neuroscience cognitive et s’intéresse aux effets du vieillissement sur le cerveau et la cognition.

© Photo : Andrey Popov for Shutterstock

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