interview

« Durant la crise, les étudiants ne disposent pas des ressources habituelles pour faire face au stress et à la détresse »


Interview avec la Professeure Fabienne Glowacz, directrice de l’Unité de recherche ARCh et du service de Psychologie clinique de la délinquance de la Faculté de Psychologie à l’ULiège. Elle est avec les Pr Vincent Yzerbyt et Olivier Luminet (UCLouvain) et Olivier Klein (ULB) une des responsables de cette enquête de grande ampleur  en Fédération Wallonie-Bruxelles.Fabienne Glowacz

L

es relations sociales et en particulier avec leurs pairs sont essentielles pour le bien-être des étudiant·es. Et c’est ce dont les prive la crise sanitaire.

Vous vous êtes penchée plus particulièrement sur la santé mentale dans le cadre de cette étude. Et la situation apparaît préoccupante. Quels sont les principaux résultats ?

Tout d’abord, le nombre important d’étudiants, plus de 23 000 ont participé à l’étude en provenance de tous les établissements d’enseignement supérieur, traduisant leur besoin de s’exprimer, d’être entendus et de participer aux débats, orientations et politiques.

La santé mentale des étudiants a été explorée au travers de différents indicateurs, l’anxiété et la dépression, mais aussi les émotions ressenties, le niveau de satisfaction relationnelle,  les manifestations symptomatiques plus diverses.

Le constat est le pourcentage très élevé d’étudiants présentant des symptômes d’anxiété (50%)  et de dépression (55%). Une étude que j’ai menée en Fédération Wallonie-Bruxelles au début de la crise en avril 2020, indiquait des taux de 33% et 35%. Donc augmentation significative du nombre d’étudiants rapportant ces plaintes psychologiques sur une année de crise.

De plus en plus d’étudiants sont en souffrance psychologique, elle se manifeste par des troubles du sommeil, de l’appétit, un sentiment de solitude, d’isolement.

D’autres indicateurs retiennent également toute mon attention : la perte d’espoir en l’avenir (57%) qui risque d’impacter l’investissement dans les études, la motivation, l’utilisation de stratégies de coping permettant de résister et de maintenir des comportements adaptatifs.

Autres manifestations à prendre en compte en lien avec l’état de tensions psychologiques vécues par les étudiants : des explosions de colère incontrôlées (qui font écho à la colère actuellement ressentie) que près de la moitié ont vécues durant le dernier mois, et des pensées suicidaires. 20% des étudiants rapportent avoir pensé durant le dernier mois occasionnellement à des idées de mort ou l’envie de mourir, ce sont ces derniers qui sont le plus en besoin d’une aide psychologique.

Comment comprendre une telle détresse chez les étudiants ?

Outre toutes les multiples privations et le stress que génère la situation de crise, je pense qu’on peut relever une forme de « syndrome d’accommodation ». Je m’explique. Les étudiants ne pouvant changer le contexte de crise, se sentant impuissants, ils n’ont d’autres possibilités que de se soumettre (une soumission passive qui leur est d’ailleurs imposée et s’avère particulièrement anxiogène ) et de s’accommoder à cette situation de crise. Mais ce processus d’accommodation s’accompagne d’un ensemble de symptômes de détresse ainsi que d’une perte de sens dans ce qu’ils font, d’espoir pour le futur, de motivations. Or ces éléments sont essentiels pour le bien-être et le développement de soi, de ses compétences.

Existe-t-il des études similaires avant la crise, avec lesquelles les résultats peuvent être comparés ?

En dehors de la crise, la période d’enseignement universitaire/enseignement supérieur est considérée comme une étape critique de la vie pendant laquelle les étudiants subissent de nombreux stress et pressions qui résultent des exigences académiques, des relations interpersonnelles et du stress économique, raisons pour lesquelles les étudiants constituent un groupe à risque au sein de la population.

Toutefois, notre étude, dans la lignée d’autres recherches internationales, montre une intensification de la détresse psychologique par rapport à l’avant crise. En fait, durant la crise, les étudiants ne disposent pas des ressources habituelles pour faire face au stress et à la détresse, et notamment le soutien social, en particulier le soutien par les pairs. Une précédente étude, réalisée avant le Covid, montrait que 83% des étudiants considéraient que les relations sociales constituaient un soutien majeur pour leur bien-être. Ce qui rejoint les résultats de notre étude : parmi les facteurs que les étudiants considèrent comme affectant le plus leur état psychologique, on retrouve le manque de contacts avec des autres étudiants.

La recherche met-elle aussi en avant des éléments plus rassurants, qui pourront aider dans le monde après la crise ?

C’est tout à fait juste de penser déjà maintenant à l’après-crise car l’on sait que ce sont dans les phases d’après-crise que s’observent des décompensations de toutes sortes, mais ce sont aussi des temps de grandes avancées et d’évolutions majeures. Toute crise comprend des risques, des déséquilibres et des dommages, mais aussi des opportunités.

Dans notre enquête, il a été demandé aux étudiants ce qu’ils avaient développé, appris, conscientisé durant cette crise. Ce qui ressort pour près de 80 %, c’est qu’ils se sont rendu compte de l’importance des solidarités sociales entre étudiants, des solidarités collectives dans la société. Plus de la moitié pointent l’importance de préserver notre démocratie. Nombreux aussi ont été amenés à revoir leurs priorités. Ils ont développé un altruisme, une préoccupation pour l’Autre. Les autres étant essentiels pour les jeunes, cette crise les a amenés à davantage se préoccuper de ce que vivent les autres et avec l’envie de les soutenir, cela a vraiment marqué l’expérience des étudiants alors même qu’ils étaient isolés et renforcés dans une forme d’individualisme.

Il nous reste à nous saisir de ces motivations, de ces conscientisations et développements  pour mettre en action dès maintenant la résilience des étudiants et des institutions, en vue  des  sorties de la crise, du retour sur les campus et de la reprise de la vie collective.

Face au constat, avez-vous des conseils à donner aux autorités publiques et aux responsables de l’enseignement supérieur ?

Plus globalement, cette crise a mis en avant l’importance de s’intéresser à la santé mentale, même si on s’en est préoccupé très tardivement pendant cette pandémie. Pour ce qui est des étudiants,  les constats des impacts de la crise sur la santé mentale m’invitent à encourager les politiques publiques et de l’enseignement supérieur à soutenir la santé mentale positive. Plus que l’absence de troubles, la santé mentale positive fait référence à un état de bien-être, un sentiment de bonheur et/ou de réalisation de soi, un état positif, d’équilibre entre les structures de l’individu et celles du milieu auquel il doit s’adapter.

Et aux étudiants, avez-vous un message à leur adresser directement ?

« Appelle ton, tes potes ! » Parle-leur de ce que tu vis, écoute ce qu’ils ont à te dire. Allez rechercher ceux qui  se sentent perdus ou plus en décrochage et en questions, en perte de liens.

Et pour terminer, notre université a mis en place des dispositifs d’aides variées, ils sont là pour vous aider, allez-y !

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