Témoignage

Un jour, j'ai croisé... Pierre Bourdieu

Souvenirs d'un Liégeois - Par Pascal Durand


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Pierre Bourdieu de visite à l'Université de Liège en 1994 | ©️ JF_Tefnin

À l'ULiège, nos professeur·es et chercheur·euses sont souvent au cœur d'événements marquants, les amenant parfois à croiser le chemin d’autres scientifiques ou personnalités de renom. Qu'il s'agisse d'une rencontre fortuite ou planifiée, ces moments singuliers tissent une histoire invisible mais précieuse de notre institution.

La rubrique "Un jour, j'ai croisé..." a pour vocation de mettre en lumière ces rencontres uniques. 

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remière rencontre avec Pierre Bourdieu. C'est fin 1982, je viens de soutenir à l'université de Liège un mémoire de master sur le surréalisme. Jacques Dubois m'a recommandé d'aller le voir. Bourdieu me reçoit dans son bureau de l'EHESS. Il est sympathique, courtois, attentif. Je suis impressionné qu'il prenne du temps pour rencontrer un jeune débutant provincial. Le téléphone sonne. Il répond. Il devient blême, bredouille des excuses : sa femme vient d'avoir un accident (un néon qu'elle fixait au plafond lui a explosé sur le visage). Nous nous quittons. Nous nous reverrons. J'entreprends aujourd'hui l'ascension de cette montagne : les deux volumes de son cours de Sociologie générale au Collège de France. Je suis impressionné. Je revois son sourire.

Deuxième rencontre avec Pierre Bourdieu. C'est en 1983, rue des Bouleaux, à Liège, chez Jacques Dubois, qui me présente à lui comme un jeune disciple liégeois. Bourdieu vient de publier Ce que parler veut dire. Il fait, le soir même, au quatrième étage de la Résidence André Dumont, une conférence improvisée à ce sujet, devant un public d'une bonne centaine de personnes (il s'attendait à un séminaire en cercle restreint). Il est intimidé, il s'égare, il insiste, il revient à la charge, il s'embrouille, le fil se renoue. J'ai sur cassette l'enregistrement de cette conférence inédite (enregistrement réalisé par Liliane Verspeelt). Il faudrait la transcrire, cette conférence maudite. Je l'ai réécoutée : Bourdieu y était bien meilleur qu'on ne l'avait entendu.

Troisième rencontre avec Pierre Bourdieu. C'est en 1989. Mon téléphone sonne, c'est le matin, tôt. Mal réveillé, je décroche : c'est lui, il me donne rendez-vous au Collège de France, je griffonne l'adresse sur la couverture d'un livre de chevet. Nous venons de fonder à Liège un groupe de recherche sur la sociologie des formes poétiques. Le lendemain, il me reçoit dans son bureau du Collège. Nous évoquons la possibilité d'une publication dans les Actes de notre programme de recherche. Ce sera chose bientôt faite, sous le titre « La médiation des formes ».

Quatrième rencontre avec Pierre Bourdieu. C'est en 1993, je termine la rédaction de ma thèse de doctorat sur Mallarmé, dont Yves Winkin lui a envoyé le premier tome à mon insu. Il m’a convoqué, il veut absolument être dans le jury, pour me défendre contre les assauts dont il croyait que j'allais faire l'objet (mais la Belgique n'est pas la France). Il y siégera aux côtés de Claude Duchet, Daniel Giovannangeli, Jacques Dubois et Yves Winkin. Il me montre la maquette de La Misère du Monde, en insistant sur le fait qu'il veut que ce livre soit graphiquement une réussite. Il rit beaucoup quand, dans la conversation, je lui dis, au sujet de la fameuse formule selon laquelle « Il faut habiter en poésie », que toute la question est de savoir, en réalité, si l'on peut y déménager.

Cinquième rencontre avec Pierre Bourdieu. J'ai soutenu en février 1994 ma thèse dans la salle académique de l'université de Liège, bondée non pour moi mais pour lui. Une photo prise de lui, ce jour-là, par Jean-François Tefnin, servira de première de couverture à au moins un de ses ouvrages en collection de poche. Il me reçoit au Collège de France, toujours aimable et plein de prévenances, me donne des instructions pour en mettre au point le manuscrit en vue d'une publication dans sa collection « Liber ». Où couper, où développer, sur quels points revenir, insister, ne pas transiger. L'ouvrage paraîtra en 2008 mais développé bien au-delà de la thèse, qui n'avait porté que sur les années d'émergence du poète (avec toutefois deux gros chapitres déjà sur Manet et «  Crise de vers‍  »). J'ai mis le temps pour suivre ses conseils.

Sixième rencontre avec Pierre Bourdieu. C'est à Liège, en 1994. Il vient présenter La Misère du Monde, nous le recevons dans la salle du théâtre universitaire. Jacques Dubois mène le bal, la salle est bondée, l'atmosphère est à la fois concentrée et joyeuse. Bourdieu ne ressemble pas à l'image qu'on se fait de lui en France quand on le connaît mal. Les yeux plissés pétillent d'intelligence canaille et déterminée.

Septième rencontre avec Pierre Bourdieu. C'est à Liège en 1997 à l'occasion de la sortie des Méditations pascaliennes. Il vient tenir un séminaire restreint de discussion de ses thèses. Le séminaire a lieu au Sart Tilman. La consigne a été, pour tous les participants, d'avoir lu l'ouvrage et de venir avec des questions et des objections. Un sociologue liégeois ne vient pas, car il nous avait demandé un résumé du livre : nous l'avons éconduit. Très bonne séance. Nous allons dîner au Riva, sur les bords de la Meuse. Je suis assis à côté de lui et j'évoque la pugnacité avec laquelle Michel Field est rentré dans le lard de Jean-Marie Le Pen dans une émission de grande écoute qui vient d’être diffusée sur la télévision française. Il me dit qu'il aurait mieux valu, en fait, commencer par ne pas inviter ce sinistre personnage. Je retiendrai cette leçon : ne rien céder à ces gens, et surtout pas à la pression médiatique.

Huitième rencontre avec Pierre Bourdieu. Il me reçoit à nouveau dans son bureau au Collège de France en 1998 (derrière lui, sur la bibliothèque, on lit un slogan : « Joyeux bordel »). Nous évoquons la perspective d'une conférence croisée, à Liège, avec lui et Jacques Derrida, nous jetons quelques éléments sur le papier. Puis la perspective d'un colloque à Cerisy. Il est réticent, n'aime pas trop ce genre de cérémonies, se plaint d'être lu au rabais en France, sans contradicteur honnête, à sa mesure. Je parviens à le convaincre, mais sa consigne est rude : pas d'intervenant français. Problème : il y a plein de très bons spécialistes de Bourdieu que nous aimerions avoir à bord. Mais nous obtempérerons : avec Jacques Dubois et Yves Winkin, nous composerons le programme du colloque, qui se tiendra en 2001, avec des participants venus d'Allemagne, du Brésil, d'Angleterre, des Pays-Bas, de Grèce, des Etats-Unis et de la petite Belgique liégeoise. Il y aura aussi, tout de même, une Française : Annie Ernaux.

Neuvième rencontre avec Pierre Bourdieu. C'est près de Cerisy en 2001. Il n'a pas voulu être présent aux premières journées – se refusant au narcissisme souvent de mise ici – et a tenu, au contraire, à être là lorsque les jeunes chercheurs présenteront leurs travaux, la dernière journée. Je vais le chercher à la gare dans ma petite Twingo, il pleut à verse, nous peinons à retrouver le chemin du château. Devant le porche, Maurice de Gandillac fait les cent pas sous la capuche d'un ciré. Bourdieu me glisse : « Je ne veux pas voir ce vieux con ». Je vais nous garer à l'arrière du château. Le soir même débat dans le grenier, avec calva passé de la main à la main. Je lui donne le texte de la communication sur Mallarmé que j'ai prononcée la veille. Il le lira la nuit même et me conseillera d'en réécrire la seconde partie pour qu'elle soit à même hauteur que la première. J'y associais la notion d'illusio à un aphorisme de Xénocrate d'Agrigente (rapporté par Cicéron) : « Ils font spontanément ce que les lois les obligent à faire. » Elle l'épate : « Comment n'ai-je pas trouvé cette formule ! » Le bonhomme est infatigable. Puis, en fin de matinée, long entretien public avec Jacques Dubois sur la trajectoire intellectuelle du sociologue. La transcription de cet entretien fermera le volume des actes, sous le titre « Secouez un peu vos structures ».

Dixième rencontre – à distance – avec Pierre Bourdieu. Il est hospitalisé, un article dégueulasse vient de paraître dans Le Nouvel Observateur. Je lui écris pour lui dire mon soutien, comme s'il en avait besoin, et mon admiration. Il me répond un tout petit mot : « Merci. Pour le moment, je suis au tapis ». Il meurt quelques jours plus tard. Le Nouvel Observateur ne lâchera pas sa proie.

Visite Pierre Bourdieu 1994 ©JF Tefnin

De gauche à droite : Yves Winkin, Claude Duchet, Pascal Durand, Daniel Giovannangeli, Pierre Bourdieu et Jacques Dubois (1994). | © JF_Tefnin

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