Une vaste étude internationale publiée en février dans la revue Nature et menée par près d’une cinquantaine de chercheurs, intitulée Lasting Lower Rhine–Meuse forager ancestry shaped Bell Beaker expansion, vient nuancer l’histoire génétique des populations européennes préhistoriques. Parmi les 47 chercheurs impliqués, trois scientifiques de l’ULiège ont contribué au projet : Damien Flas, ainsi que Rebecca Miller et Pierre Noiret, ces deux derniers à titre posthume. Les chercheurs de l’ULiège ont participé à cette étude en permettant l’accès à différents ossements retrouvés sur des sites archéologiques liégeois et conservés dans les collections universitaires, ainsi qu’à travers leur expertise sur le contexte archéologique et culturel des vestiges analysés.
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râce à l’analyse de l’ADN ancien de 112 individus ayant vécu entre 8500 et 1700 avant notre ère, les chercheurs ont retracé les grandes transformations démographiques qui ont marqué l’Europe préhistorique. On savait déjà qu’entre 6500 et 4000 avant notre ère, les premiers agriculteurs venus d’Anatolie s’étaient largement substitués aux chasseurs-cueilleurs mésolithiques en Europe occidentale et centrale, avec peu de mélange entre les deux groupes. Plus tard, vers 3000-2500 avant notre ère, de nouvelles populations issues des steppes d’Europe orientale se sont à leur tour diffusées sur le continent.
Mais la nouvelle étude révèle une exception majeure : dans les zones humides et deltaïques des bassins inférieurs de la Meuse et du Rhin (actuels Pays-Bas, Belgique et ouest de l’Allemagne), l’héritage génétique des chasseurs-cueilleurs a persisté beaucoup plus longtemps qu’ailleurs. Certaines populations néolithiques de la région conservaient encore environ 50 % d’ascendance issue des chasseurs-cueilleurs, soit près de trois millénaires après leur disparition dans la plupart des autres régions européennes.
Le bleu correspond à la partie du génome héritée des populations d’agriculteurs-éleveurs venant d’Anatolie et des Balkans. La partie orange correspond à l’héritage génétique provenant de populations « mésolithiques » d’Europe occidentale, c’est-à-dire des derniers chasseurs-cueilleurs. La partie verte est issue de populations mésolithiques d’Europe de l’Est. Comme les autres populations étudiées dans le cadre de cette recherche (Pays-Bas et Nord-Ouest de l’Allemagne), les individus du Néolithique belge (MLN_Belgium sur ce graphique) montrent une proportion importante de génome issue des populations mésolithiques, ce qui est une surprise à l’échelle européenne. | © Olalde et al, 2026
Le rôle clé d’un environnement particulier
Pourquoi cette différence ? Les chercheurs avancent une hypothèse environnementale. Le delta Meuse-Rhin formait un paysage de zones humides, de rivières et de côtes peu propice à l’agriculture telle qu’elle était pratiquée par les premiers paysans du Néolithique. Ce contexte aurait freiné la diffusion complète de leur mode de vie et favorisé des dynamiques originales : adoption de certaines innovations culturelles, mais avec des échanges génétiques plus limités.
Aux origines d’une expansion majeure
Vers 6000-5000 avant notre ère, à l’échelle de l’Europe occidentale et centrale, les dernières populations de chasseurs (le Mésolithique) ont été remplacées par de nouvelles populations d’agriculteurs-éleveurs (Néolithique) avec un très faible mélange des deux populations. Plus tard, à la fin du Néolithique, vers 3000-2500 avant notre ère, une nouvelle population venant des steppes d’Europe orientale a remplacé une bonne partie des populations précédentes. Cette étude vient montrer que ce scénario a été différent et plus complexe dans la région des bassins inférieurs de la Meuse et du Rhin. Elle montre aussi que c’est la population présente dans cette région à la fin du Néolithique qui a été à la base d’une nouvelle colonisation de la Grande-Bretagne.
La contribution de l’ULiège
Le Service d’archéologie préhistorique de l’ULiège a participé à cette recherche en donnant accès à des restes humains néolithiques conservés dans ses collections. Ces ossements proviennent de trois sites de la province de Liège : le Trou Al’Wesse, l’Abri Sandron et la Grotte du Mont Falhise. Issus de fouilles anciennes (fin XIXe – début XXe siècle), ils ont été échantillonnés pour l’extraction d’ADN par le laboratoire de paléogénétique de l’Université d’Huddersfield.
Les archéologues liégeois ont également apporté leur expertise sur le contexte archéologique et culturel des vestiges analysés, contribuant à intégrer les données génétiques dans une interprétation historique cohérente.
Comprendre nos origines
Au-delà des détails techniques, cette étude rappelle que l’histoire humaine n’est jamais linéaire. Même à l’échelle de l’Europe, les trajectoires régionales ont pu diverger fortement en fonction de l’environnement et des interactions entre groupes.
En éclairant ces dynamiques complexes, la recherche répond à un besoin profondément humain : comprendre d’où nous venons. Elle invite aussi à contempler, sur le temps long, les multiples bifurcations qui ont façonné les populations européennes actuelles.
Référence scientifique
Olalde, I., Altena, E., Bourgeois, Q. et al. Lasting Lower Rhine–Meuse forager ancestry shaped Bell Beaker expansion. Nature, february 2026. https://doi.org/10.1038/s41586-026-10111-8
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Damien Flas