COVID-19 et (dé)confinement : opinion

La crise sanitaire stimule la transition alimentaire

La production agricole locale valorisée


In Coronavirus Research Opinions

La crise et le confinement ont replacé l’alimentation au cœur des préoccupations, avec un attrait pour les produits locaux. Un choix imposé par les circonstances ou l’amplification d’un changement plus profond de consommation ?

Haïssam Jijakli est professeur à la Faculté de Gembloux Agro-Bio Tech, spécialisé notamment dans les questions d’agriculture urbaine et péri-urbaine. Il livre divers éléments de réponses.

 

Des études récentes, de FairTrade Belgium et de l’Apaq-W, ont montré une augmentation de la préférence des consommateurs pour les produits locaux et les circuits courts durant le confinement. Qu’en pensez-vous ?

La pandémie que nous traversons est un facteur d’accélération, un stimulateur d’une transition qui était en cours, notamment en ce qui concerne l’alimentation. L’intérêt pour les produits locaux, la mise sur pied de circuits courts de production et de distribution, les ventes en direct par les producteurs, la mise en valeur de produits locaux dans certains supermarchés : ces éléments étaient en place avant la crise mais viennent de s’amplifier fortement.

Pourquoi ? La crise nous fait revenir à l’essentiel. Et dans les besoins vitaux, l’alimentation est au centre. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les besoins de base ont pu être en permanence assouvis (en choix, en quantité), ce qui a peu à peu amené à faire perdre la notion de difficulté éventuelle d’approvisionnement. Avec la crise sanitaire, les frontières se sont fermées, or notre alimentation dépend de l’importation. Le fait que des rayons soient dévalisés au début du confinement a contribué également à faire apparaître ceci : se nourrir tous les jours, cela ne coule pas de source ! Comment, dès lors, s’assurer d’avoir à l’avenir de quoi remplir son assiette ? Cela paraît logique de se tourner vers les produits locaux qui, par ailleurs, apportent une confiance en termes de qualité.

Comment se positionner par rapport à la question du juste prix de l’alimentation, et des productions locales ?

Il y a 40 ou 50 ans, près de 50 % du budget d’un ménage étaient dépensés pour se nourrir. Aujourd’hui, seuls 12 % y sont en moyenne consacrés. Certains produits sont vendus tellement bon marché que l’on n’a pas l’impression qu’il est possible de manquer de nourriture. La valeur de la nourriture, durant ce confinement, semble être revenue au premier plan – puisque l’ensemble des autres postes a chuté. On doit par ailleurs compter sur soi-même pour préparer, cuisiner. Tout cela rend du plaisir aux repas, dont la fonction de lien est également revalorisée.

J’observe par ailleurs l’apparition, ces dernières semaines, de nouveaux labels et produits locaux dans certaines grandes surfaces – du poulet, de la farine notamment. Si les distributeurs font ce choix, cet effort, c’est qu’il y a un réel engouement. Cette attitude des grandes surfaces est un signe car elles se tournent toujours vers le désir des consommateurs.

Au-delà de l’envie des consommateurs, qu’en est-il de la capacité du secteur à proposer une alimentation locale en grande quantité ? Dispose-t-on la logistique suffisante ?

On est face à une production à deux échelles : d’une part la production internationale ou continentale (sachant que certaines grandes cultures ne peuvent se faire que dans certains régions, par exemple) et d’autre part le marché local, en augmentation (avec surtout les fruits et légumes et le petit élevage).

Mais la question de la logistique est centrale. Elle est en réflexion en Belgique, sans être encore aboutie. Des circuits courts se mettent en place mais les structures doivent encore gagner en clarté. Pour un véritable envol des marchés locaux, il faut une réflexion concertée entre producteurs et pouvoirs publics, avec l’appui éventuel de chercheurs travaillant sur ces questions. Avant la crise, on sentait un mouvement dans ce sens. Le tout sera de voir ce qui va se mettre en place par la suite…

Cela étant, il n’est pas toujours simple pour les producteurs et horticulteurs, habitués à travailler indépendamment les uns des autres, de se coordonner. Or les clés de réussite, c’est notamment le regroupement dans une certaine mesure, la mutualisation d’équipements, la constitution de coopératives. Cela demande des efforts et une attention à porter aux consommateurs. Une fibre plus commerciale, en somme. Car le client, s’il est prêt à acheter davantage de produits locaux, n’a pas pour autant l’envie et le temps de multiplier les points de vente. La question de l’accessibilité est centrale.

Vous travaillez sur l’agriculture urbaine et péri-urbaine au Centre de Recherches en Agriculture Urbaine à Gembloux Agro-Bio Tech ULiège, que vous avez créé depuis bientôt 10 ans. En quoi ce mouvement est-il essentiel dans la transition actuelle ?

Nos villes se sont créées sur des plaines fertiles où il était possible de cultiver, puis se sont agrandies et ont « mangé » les terres intéressantes. Jusqu’au 19e siècle, il y a toujours eu des productions agricoles aux abords des villes puis l’industrialisation et l’arrivée du pétrole au 20e siècle ont mis fin à cela. Depuis une quinzaine d’années, le mouvement reprend, avec l’émergence de nouvelles techniques. En ville, il s’agit de cultures hors sol (toitures, balcons,…) et en périphérie, il s’agit de cultures en pleine terre mais sur des petites étendues. Là où les betteraves ou le blé se développent sur des champs de 60 hectares, les cultures maraîchères demandent de plus petites surfaces, de 2 ou 3 hectares. Le travail y est plus intensif mais la valeur plus forte.

Réinvestir dans la culture en zones urbaines et péri-urbaines, c’est l’une des clés. Les consommateurs sont en pleine transition. Les agriculteurs urbains, ou « néo-culteurs » sont convaincus qu’on peut apporter une production locale, saine, de saison et respectueuse de l’environnement à partir des villes. On trouve parmi eux des jeunes remplis d’idéaux mais parfois avec une certaine naïveté. Il y a aussi des personnes de 40, 50 ans, changeant de carrière et en recherche de sens via l’agriculture, qui ont souvent un esprit entrepreneurial mais pas nécessairement les connaissances du métier. Idéalement, pour ne pas perdre leur motivation ou que leur projet ne vienne à s’effondrer à cause de mauvais choix, ces personnes doivent être accompagnées.

Retrouver la valeur de l’agriculture, traditionnellement associée aux campagnes, passe notamment par les villes ?

La vocation première de l’agriculture en milieu urbain dans les pays européens n’est pas de nourrir tous les citadins – souvent on parle de moins de 10 % - mais bien de permettre une reconnexion à la nature, à sa fonction nourricière. Il n’est pas si facile de cultiver ! Montrer à l’ensemble de la population, en misant sur la proximité, les difficultés et enjeux qui existent autour de la culture, et donc de l’alimentation, contribue à rendre ses lettres de noblesse à l’agriculture et à la valeur du travail. Et fait prendre conscience de l’importance d’octroyer le prix le plus juste à ceux et celles qui nous nourrissent.

H-Jijakli Haïssam Jijakli est professeur à la Faculté de Gembloux Agro-Bio Tech, au Département de Gestion durable des bio-agresseurs. Il est responsable de l' Unité de Phytopathologie Intégrée et Urbaine. En 2011, il a fondé le Centre de Recherches en Agriculture Urbaine à Gembloux Agro-bio Tech ULiège. Au sein de TERRA, il coordonne depuis 2018 WASABI, une plateforme d'enseignement et de recherche en agriculture et biodiversité urbaine et péri-urbaine.
© Photo : Mythja, Shutterstock

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