COVID-19 et (dé)confinement : opinion

Quelle sortie de crise ?


In Coronavirus Research Opinions

L' état d’urgence actuel risque-t-il de s’installer dans la durée et de renforcer des agendas politiques nationalistes ? Quel impact du "repli sur soi" ? Quelle place pour l'urgence climatique ?

Face à la sortie de crise, le point de vue, entre inquiétudes et perspectives, de François Gemenne, chercheur qualifié au FNRS, fondateur de l’Observatoire Hugo à l’ULiège. Il a participé à l’élaboration du "Plan Sophia – Un plan de transition pour la Belgique, pour une relance durable post- Covid-19".

 

De manière générale, les gens n’ont pas aimé la période du confinement ni la restriction de leurs libertés. La fermeture des frontières, par exemple, contrarie les échanges et les projets de vacances. Or vous craignez la progression des partis nationalistes. N’est-ce pas paradoxal ?

Je crains que les mesures prises dans le contexte d’une crise sanitaire (limitation des contacts et des échanges notamment) ne s’étendent par analogie aux autres domaines et se transforment dans un proche avenir en programme politique. Je crains que cet état d’urgence ne s’installe dans la durée, et ne renforce des agendas politiques nationalistes. Selon un sondage récent réalisé en France : 84% des personnes pensent que la fermeture des frontières - qui empêcherait l’arrivée des étrangers et donc celle du virus - est la mesure sanitaire la plus efficace face à la crise.

On évoque aussi la relocalisation de certaines activités afin de garantir notre indépendance alimentaire, énergétique et sanitaire, ce qui paraît de bon sens. Mais cela aussi risque d’étayer l’idée que le repli sur soi constitue une forme de solution, et ce sont des éléments sur lesquels l’extrême-droite prendra appui : ce n’est pas pour rien qu’ils ont choisi le “localisme” comme credo économique.

Dans les semaines à venir, l’articulation entre un nécessaire retour au local et une démocratie ouverte, internationale et coopérante ne va pas être simple. Et je suis inquiet quand j’entends certains écologistes préconiser l’autarcie pour remplacer la mondialisation. Que la mondialisation puisse être discutée et remise en cause, c’est nécessaire. Mais que le protectionnisme, le repli sur soi et le nationalisme soient alors perçus comme des remèdes constitue à mon sens un risque politique majeur aujourd’hui en Europe.

Comment voyez-vous la fin de la crise ?

À juste titre, c’est une aspiration légitime pour beaucoup de gens de reprendre leur vie “d’avant” : travail, mobilité, loisirs, etc. D’autres espèrent que cet extraordinaire coup d’arrêt aux activités soit l’occasion de repenser la marche de l’économie. Beaucoup – et j’en suis – exhortent les décideurs à construire une société “dé-carbonée”, en repensant fondamentalement nos structures, en favorisant davantage la coopération. Plusieurs leviers économiques vont revenir dans les mains des États, de l’Union européenne : ils peuvent les utiliser pour relocaliser en Europe la production de masques, de réactifs pour les tests etc. ; l’investissement dans la recherche & développement aussi. Si on avait consacré quelque budget, en 2003, dans la recherche sur le virus du SRAS… on aurait sans doute un vaccin utile aujourd’hui car la famille des coronavirus est connue dans les laboratoires.

Aujourd’hui la parole médicale écrase tout. Mais pendant ce temps, les lobbys pèsent de tout leur poids pour reprendre les mêmes activités, même les plus polluantes. L’argument de l’emploi sera évidemment très mobilisateur, et la question sociale a souvent été négligée dans les travaux sur la transition énergétique. Mais l’urgence est sous nos yeux : le climat change et les conséquences seront pérennes, ce n’est pas une “crise” passagère. Mais la 26e conférence annuelle de l'ONU sur le climat (la COP 26 ) qui devait se tenir à Glasgow en novembre est reportée…sine die. Qui parle encore de cette épée de Damoclès aujourd’hui ? Personne. Et pourtant il faudra du concret, du tangible, du désirable pour emporter l’adhésion de l’opinion publique à l’indispensable changement. Il faudra des gestes forts, symboliques, qui montrent le nouveau cap à suivre. Pour que le “monde d’après” que beaucoup imaginent devienne tangible pour ceux qui aspirent à retrouver leur vie d’avant.

Gemenne-F François Gemenne est chercheur qualifié au FNRS, fondateur de l’ Observatoire Hugo à l’ULiège, centre de recherche consacré aux interactions entre les changements environnementaux, les migrations humaines et la politique. Il est spécialisé dans les questions de géopolitique et géographie sociale, au sein de l' Unité de recherches Spheres, en Faculté des Sciences.
© Photo : Geralt, Pixabay

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