COVID-19 et (dé)confinement : opinion

Le COVID-19 sous l'angle du genre


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La crise du Coronavirus expose particulièrement les femmes, majoritairement en première ligne dans les métiers du "care". Malgré de multiples avancées, les rapports inégalitaires entre hommes et femmes persistent insidieusement dans nos sociétés “démocratiques”. Va-t-on, suite à cette crise, vers un changement ?

Entretien avec Claire Gavray, de la Faculté des Sciences sociales, sociologue et enseignante dans le Master interuniversitaire en études de genre.

 

Femmes et hommes n’ont pas été égaux face à la crise ?

Parmi les personnes âges décédées à cause du COVID-19, on dénombre plus d’hommes que de femmes. Ce n’est pas en priorité le sexe en lui-même qui crée une différence face à la maladie mais bien une “manière d’être”, un modus vivendi largement issu d’une construction et socialisation sociales : les hommes prennent ainsi plus de risques (en matière de consommation d’alcool par exemple) et soignent moins leur santé. L’organisation économique et sociétale moderne s’est construite sur base d’une dualisation et d’une hiérarchie sexuée des attitudes et des représentations mais aussi des espaces assignés, des rôles, des professions. C’est ainsi que les métiers du “care” sont assurés majoritairement par des femmes alors que les métiers techniques, technologiques et numériques constituent encore un bastion masculin à ce jour.

Par ailleurs, dès le début de la crise, la presse a relayé le fait que le Coronavirus exposait davantage les femmes : elles étaient “sur le pont” et souvent peu protégées, au plus près des patients à l’hôpital et en maison de repos, face aux clients dans les supermarchés. Certains articles ont aussi relevé que ces fonctions étaient mal rémunérées malgré les responsabilités endossées et les risques sanitaires encourus. Les sondages le confirment : ce sont des femmes qui se sont mises au travail derrière leur machine à coudre et cela sans qu’on n’ait le réflexe de les dédommager, dans certains cas de les payer pour leur travail quand c’est leur gagne-pain. Manifestement – cela a sauté aux yeux de certains observateurs – la valeur matérielle et symbolique du travail associé au masculin et au féminin est très différente et cela au désavantage de la gent féminine.

Ainsi, même si on ne peut nier les multiples avancées en matière d’égalité formelle et de promotion des chances, ces rapports inégalitaires persistent insidieusement dans nos sociétés “démocratiques”, cela dans chaque sphère de la vie sociale et le plus souvent indépendamment de toute conscience. Le modèle reste largement pensé par et pour les hommes.

Peut-on, à la lumière de la crise sanitaire, espérer un changement ?

Qu’a-t-on vu après chaque crise? Une protection supérieure des emplois masculins, notamment sous le couvert de l’argument (désormais) implicite du caractère d’appoint des salaires féminins. Rappelons-nous que le modèle de famille nucléaire issu de la révolution industrielle prévoyait que les femmes s’activent au profit de leur foyer et profitent de protections issues des “droits dérivés” liés à l’emploi de leur mari. Ce n’est que dans les années 1960 que le système économique a, de manière de plus en plus insistante, appelé les femmes à rejoindre le marché du travail… mais en les gardant responsables de l’organisation quotidienne des familles et en leur concédant des places spécifiques et des statuts “plafonnés” en emploi. Les femmes se retrouvent aujourd’hui très majoritaires dans l’enseignement et le secteur des soins (aux enfants, aux personnes âgées). Elles représentent entre autres 89% du personnel des maisons de repos. Le fait que les compétences féminines sont pensées en prolongement de celles mobilisées au foyer sert aussi d’argument pour offrir des salaires proportionnellement bas dans les positions et secteurs occupés par les femmes. Par ailleurs, dans un esprit de rationalisation des postes et des coûts, l’offre d’emploi à temps partiel et d’horaires flexibles et coupés à destination des femmes n’a cessé d’augmenter. En Belgique, plus de 40% des travailleuses occupent désormais un poste à temps partiel, exposant une bonne partie d’entre elles à la précarité instantanée et en termes de (future) pension. Cette situation défavorable touche de plein fouet de nombreuses familles et spécialement les cellules “monoparentales” qui représentent désormais 10% des ménages.

On peut espérer qu’en lieu et place des applaudissements spontanés des citoyens, une revalorisation de tous ces métiers du “care”, en terme de considération et de salaire, soit opérée. On peut l’espérer… mais rien n’est garanti à cet égard, loin s’en faut. L’après-crise pourrait aussi fragiliser certains emplois qualifiés occupés par les femmes dans l’enseignement, les services sociaux et les services non marchands. Et même si des voix s’élèvent ici ou là, les lobbys économiques vont probablement peser de toute leurs forces “sonnantes et trébuchantes” pour que les emplois dans ce secteur soient “rationalisés” via une technicisation accrue. Or, on le sait et certains s’en inquiètent, les femmes sont peu présentes dans le secteur du numérique et des STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques), ce qui amène à ce que les algorithmes soient élaborés par des hommes, pour des hommes*.

Alors, un sursaut ?

Quelques articles ne suffiront pas à changer le monde mais de nombreux journalistes et scientifiques nous donnent des clefs de compréhension des enjeux et des pistes pour l’avenir. Le Canada, semble-t-il, a récemment réfléchi sur une grille salariale qui ré-équilibrerait les rémunérations en fonction de leur utilité sociale. Par ailleurs, des initiatives citoyennes voient le jour et oeuvrent pour une société plus juste, solidaire et respectueuse des humains et plus largement du vivant. Combien de femmes et d’hommes réfléchiront au départ de cette crise pour changer leurs représentations et leurs habitudes dans ce sens ? Il faudra néanmoins des mouvements sociaux structurés, déterminés, unis et transcendant les frontières nationales pour pouvoir mieux équilibrer voire transformer radicalement les rapports de pouvoir entre les acteurs. Comme l’ont été les syndicats au tournant du XXe siècle.

 

*voir à ce propos l’interview de Chantal Morley dans Le Quinzième Jour de mai 2020

ClaireGavrayLa Dr Claire Gavray est sociologue au sein de la Faculté des Sciences sociales de l'ULiège, enseignante dans le Master interuniversitaire en études de genre et chercheuse au sein de l' Unité de recherche ARCh (Adaptation, Résilience, Changement). Elle est spécialisée dans l'analyse du genre et les questions liées à la famille.
© Photo : Angelina Bandina, Shutterstock

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